Fiction. La Caisse des Déboires et Consolations

jeudi 10 octobre 2019
par  Lucien Farhi
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Comme vous le savez déjà, ses études terminées, le stagiaire grec s’en retourna à Salonique pour y fonder le Comptoir Philanthropique de Macédoine, filiale de notre Comptoir philanthropique du Levant(1). Ses premiers pas lui furent pénibles. Remplacer l’échange par le don, folle entreprise ! En tout cas de longue haleine. Au bout de la deuxième année d’exercice, ce fut donc sans surprise qu’il affichait plus de 500 000 drachmes de déficit cumulé. Il fallait soit mettre la clé sous la porte, soit trouver un relais financier temporaire.

S’endetter auprès des banques ? Aucune chance, quelle que fût la solidité de son projet. Il avait compris de longue date que le métier de banquier était par essence une activité de prêteur sur gages. Or, en dehors de sa bonne mine, que pouvait-il offrir en garantie à ces vautours ? Le fonds de garantie Grèce-Active n’existait pas à l’époque. Il fallait trouver autre chose. C’est alors qu’il eut vent de l’existence de la Caisse des Déboires et Consolations , mieux connue sous le nom de Cloche des Déboires et Consolations.

Mais faisons d’abord justice de ce sobriquet : Cloche, pourquoi Cloche  ? Tout simplement à cause du grand cœur de cette institution, sa naïveté, sa propension, par exemple, à avaler les bobards les plus incroyables que lui servaient ses usagers et notamment les fervents propriétaires de biens dits immatériels dont la réalité ne couvrait pourtant que de vulgaires avoirs fictifs. Mais, revenons à notre récit et conservons à cet organisme son véritable nom, par respect pour la pureté de ses intentions qui l’a toujours animée.

Donc, la Caisse des Déboires et Consolations ? Une institution financière publique, chargée de panser les plaies d’entrepreneurs méritants, mais victimes de déceptions imprévues. Vaste ambition, car comment distinguer le bon grain – le gestionnaire avisé, le technicien compétent, mais victimes de la fatalité, de la malchance, des enchainements imprévisibles des catastrophes naturelles –, de l’ivraie – l’aventurier téméraire, le gaspilleur impénitent, le prétentieux jesaistout… ? Et quand la Caisse en avait fini de trier entre ceux qui méritaient de voir classés leurs déboires au rang de simples accidents de la vie et ceux qu’il fallait définitivement abandonner à leurs errements de songe-creux, ou, pire encore, d’escrocs patentés, elle n’en avait pas terminé pour autant avec son travail de bénédictin. Lui fallait-il ensuite définir la nature et la hauteur des consolations à prodiguer aux heureux élus. Si, encore, il n’était question que de consolations matérielles ! C’est rappeler que l’échec cause souvent plus de dégâts au plan moral que ne le sont les saignées financières. Nombreux étaient les postulants victimes de graves déboires auxquels il n’était aucune des consolations matérielles pourtant généreusement prodiguées par la Caisse qui fût susceptible de panser les plaies causées par l’échec à leur confiance en soi…

Ayant eu connaissance de ces difficultés, l’idée lumineuse d’un Grand Concours amoureux et littéraire germa dans l’esprit fertile de notre ex-stagiaire. Idée qu’il se hâta de proposer à la Caisse des Déboires et Consolations. Il s’agissait d’un remède propre à redonner confiance en elles à ces victimes de l’échec qui étaient ses clients. On proposerait aux candidats d’écrire un poème à deux mains, l’une répondant à l’autre. La Caisse des Déboires et Consolations fournirait le texte de départ, et il incomberait aux concurrents de lui donner une suite. La reconnaissance littéraire des sentiments amoureux des postulants constituerait, selon notre stagiaire, un élément fondamental de la reconstruction de leur esprit blessé par l’échec !

Eh bien peut-être aurez-vous du mal à le croire, mais la Caisse des Déboires et Consolations, elle-même bien en peine de traiter l’échec de ses « patients », donc, se retrouvant en quelque sorte, en échec face à l’échec, accepta avec joie de tenter l’expérience. Un accord financier complexe fut signé entre le Comptoir philanthropique de Macédoine et la Caisse des Déboires et Consolations, aux termes duquel il était convenu que le Comptoir philanthropique de Macédoine commencerait par mettre au point la formule du Grand Concours littéraire et amoureux, qui, une fois testée, demeurerait propriété dudit Comptoir, sous forme de bien immatériel. La Caisse des Déboires et Consolations, de son côté, financerait la production de ce bien, dont la valeur fut estimée égale à 160 000 drachmes, au rythme de son amortissement. En contrepartie, il était convenu que ce financement conférait à la Caisse des Déboires et Consolations un droit d’usage sur ce bien, droit perpétuel mais non exclusif. Enfin, un mandat de gestion annuel du Grand Concours littéraire et amoureux serait consenti par la Caisse des Déboires et Consolations au Comptoir philanthropique de Macédoine, contre une rémunération globale de 420 000 drachmes, cette somme incluant la réalisation par le Comptoir philanthropique de Macédoine d’un bénéfice d’exploitation annuel de 75 000 drachmes.

L’encre n’avait pas encore séché sur le papyrus de ce contrat, qui remettait miraculeusement en selle le Comptoir philanthropique de Macédoine, que le stagiaire se mettait fiévreusement au travail. Une affiche, reproduite ci-dessous, fut diffusée à l’ensemble des pays du Bassin méditerranéen.

Règlement du Grand Concours

1. La forme littéraire prescrite est, pour cette édition, celle du sonnet écrit en alexandrins
2. Le sonnet doit être composé de telle sorte qu’il puisse indifféremment être lu par l’un(e) ou l’autre amant(e)
3. Les rimes obéissent dans leurs alternances aux règles du sonnet
4. Le Comptoir philanthropique de Macédoine compose la première strophe et la porte à la connaissance des candidats par voie d’affiches
5. La réponse doit lui revenir sous 15 jours, après cette publication, sous la forme d’un quatrain suivi de deux tercets
6. La même procédure est répétée deux autres fois, avec deux nouveaux quatrains de départ fournis par le Comptoir philanthropique de Macédoine
7. Le jury, nommé par le Comptoir philanthropique de Macédoine, décide souverainement du lauréat

Et le quatrain de départ, toujours écrit par le stagiaire, diffusé dans les mêmes conditions.

En douze coups comptés, à l’horloge du soir,
Toi dont l’alexandrin se love en le miroir,
Par l’hémistiche en sang, blessure inconsolée,
Par l’amant(e) d’une nuit, de ta fièvre habité(e)…

L’impact de cette initiative fut stupéfiant. Aussi loin qu’il était possible de s’en souvenir, on n’avait enregistré pareil engouement dans des pays qui n’étaient pourtant point de langue française. On en parlait dans les bistrots, les préaux, à la ville, dans les campagnes, à l’Assemblée nationale, les terrains de foot, les courses cyclistes, les bus, les trains, les cours de yoga… On s’apostrophait, se narguait, se défiait, en de tendres débordements passant sans transition de la passion la plus brûlante à l’indifférence la mieux feinte. Bref « Là, tout n’était qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. » !

Parallèlement, l’ex-stagiaire avait loué, pour recevoir les productions des concurrents des entrepôts de commerce désaffectés qu’il avait fallu soigneusement débarrasser des vermines et autres bêtes à papier dérangées dans leurs occupations habituelle. Pas question de perdre ne fut-ce qu’une seule de ces productions : le Comptoir de Macédoine voyait loin et déjà stockait ce qui allait devenir la Grande Bibliothèque de Salonique dont, des dizaines d’années plus tard, devait s’inspirer Dominique Perrault, l’architecte de la TGB François Mitterrand. L’on peut, encore aujourd’hui, y trouver les copies faites à la main des œuvres parvenues au Comptoir philanthropique de Macédoine, dans le cadre de cette première édition du Grand Concours littéraire et amoureux de Salonique.

Mais l’ex-stagiaire grec n’était pas au bout de ses surprises. Ne voilà-t-il pas, qu’emballée dans un papyrus parfumé aux senteurs d’origan de nos montagnes, lui parvenait la contribution du Comptoir philanthropique du Levant  ! Il était au courant des folles équipées de ma mère, les jours de grandes chaleurs et de ses rencontres imprévues avec mon oncle sous les auvents hospitaliers qui bordaient nos rues brûlantes ; pas plus qu’il n’était ignorant des tendances mystiques et masochistes de ce dernier et, de ce fait, de la sanction à son propre égard qu’il avait exigée de mon Père, sous forme de condamnation à la roue perpétuelle de la Comptabilité… Que donc voulait dire ce pamphlet brûlant en forme de sonnet alexandrin que son ancien Maître lui faisait ainsi parvenir ? Rien n’interdisant la participation d’une personne morale au Grand Concours, le stagiaire dut donc accepter cette contribution.
Mais il était dit qu’il continuerait d’aller de surprise en surprise : ce fut, parmi plusieurs milliers de contributions, celle-ci que le jury proclama vainqueur !

Il ne restait plus qu’à accueillir l’auteur, pour lui remettre son prix. L’ex-stagiaire, tenu par son propre Règlement dans l’ignorance de l’identité détaillée du lauréat, attendit donc de monter en scène pour officier, mort d’inquiétude. Qui donc allait représenter le Comptoir philanthropique du Levant à cette cérémonie et surtout, comment allait réagir à cette insulte son ancien et vénéré patron, Pdg dudit Comptoir ? Le malheureux en était à regretter profondément son initiative : plutôt mille fois faire faillite qu’attenter à l’amitié, l’affection, les innombrables bienfaits dont son Maître l’avait comblé !

On le conduisit, plus mort que vif, à la table d’honneur vers laquelle il se dirigea, somnambule, aveuglé par les sunlights, étourdi par les applaudissements. Subitement, il se décida à avaler la potion amère, ouvrit les yeux : stupeur !... en face de lui, non pas une ou un auteur, mais bien TROIS : Mon PERE, ma MERE, mon ONCLE ! Tous trois se tenaient joyeusement par les mains, l’entourant de leur ronde. Il ne restait plus au Président du jury qu’à donner connaissance au public de l’œuvre couronnée. Ce fut, tout naturellement, à ma mère qu’échut l’honneur de cette lecture :

Sonnet alexandrin, à double entré(e)*

En douze coups comptés, à l’horloge du soir,
Toi dont l’alexandrin se love en le miroir,
Par l’hémistiche en sang, blessure inconsolée,
Par l’amant(e) d’une nuit, de ta fièvre habité(e)…

Par l’amour d’une vie à la tienne enlacée
De lierre je me fais, douze fois blessé(e)
Par les traits que l’absent(e), trop présent(e)… fait pleuvoir
Sans pitié ni repos en guise d’au revoir !

Mais prends garde imprudent(e), tu joues avec le feu
Car l’alexandrin tue la tiédeur de l’humeur
Il se plait dans l’excès, la verdeur et l’horreur !

A toi de le séduire et le prendre à ton jeu
Le mien, je te le cache, c’est là tout mon bonheur

A toi de déchiffrer ce qui en fait l’hébreu…

*Poème honteusement dérobé à sa destinataire d’origine qui, flattée par l’hommage, n’avait pas protesté, laissant faire son auteur-voleur.

En fait d’hébreu, le Maître donnait à son disciple Grec sa dernière leçon : rien n’existait ne varietur, toute vérité était multiple, les rôles des comédiens interchangeables – époux, épouse, amant, maîtresse. Et vogue la galère pourvu qu’elle fît un beau voyage.

(1)voir la Saga du Comptoir et particulièrement le premier article de la série, intitulé Le Comptoir Philanthropique du Levant, puis la création du Comptoir de Macédoine


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