Le cinéma kurde

samedi 30 novembre 2019
par  Jacques Vercueil
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Il n’existe pas d’Etat kurde, peut-il exister un cinéma kurde ?

Certes, il existe, riche en réalisations de qualité ; mais il faut aller le chercher sous JPEG - 29.7 ko les déguisements obligés d’un pays éclaté et d’un peuple opprimé. Ses cinéastes et ses films sont dits turcs, irakiens, iraniens - voire français, étatsuniens ou allemands parce que la diaspora (les Kurdes établis hors de chez eux) joue un rôle important, étant souvent moins pourchassée et disposant de moyens moins limités ; et des réalisateurs étrangers, sensibles à la cause kurde, y contribuent aussi. Petit florilège.

Traditionnellement considéré comme le premier Kurde cinéaste, le Turc Yilmaz Güney (1937-1990) fils d’un ouvrier agricole kurde, dut travailler très jeune mais réussit à faire des études. Acteur dès 1958 ̶ son allure hirsute lui valut le sobriquet de Cirkin Kral, ’le roi hideux’ ̶ ce fut le succès (une centaine de films). Il écrivait aussi des nouvelles, et connut la prison pour ’communisme’ dès 1961. Rédacteur de scénarios, il réalisa des films à partir de 1966, portant à l’écran les questions sociales : L’espoir (Umut, 1970) ; Inquiétude (Endise, 1974) ; Les misérables (Zavallilar, 1975) ; Le Troupeau (Sürü, 1978) ; Ennemi (Düsman 1980). Mais le pouvoir turc, après les coups d’état militaires de 1971 et 1980, le harcèle sans répit, et Güney passera douze années en prison pour propagande communiste et séparatisme. Il rédige des scénarios, mais le plus souvent la réalisation lui est impossible, et ce sont ses amis Serif Gören et Zeki Ökten qui dirigent les prises de vue, en partie pilotés à distance par lui. Il dira « Le Troupeau, c’est l’histoire du peuple kurde, mais je n’ai même pas pu utiliser la langue kurde dans ce film ». En 1981, il parvient lors d’une permission carcérale à quitter la Turquie dans le coffre d’une voiture et arrive en France. Il y achève le montage de Yol (La permission, 1983) qui obtient la Palme d’or au festival de Cannes. Condamné en Turquie à 100 ans de prison pour ses écrits et ses films, déchu de sa nationalité, il sera plus tard progressivement réhabilité. En 1992 ses films sont autorisés en Turquie à condition de censurer les termes kurde et Kurdistan.

Après la Turquie, l’Iran. Le Tableau noir, de Samira Makhmalbaf (2000), sans être un film ’kurde’, a comme décor et sujet les montagnes kurdes limitrophes de l’Iraq et illustre la grande misère et arriération de ces régions, victimes d’une guerre sans enjeu pour elles. Le cinéaste Bahman Ghobadi (né en 1969 près de la frontière irakienne), acteur dans ce film (il est l’un des deux instituteurs qui parcourent les chemins pour chercher des élèves) réalisera des chefs d’œuvre consacrés au Kurdistan : Un temps pour l’ivresse des chevaux1 (1h26, 2000, premier film kurde d’Iran, Caméra d’Or à Cannes) ou Les Chansons du pays de ma mère (2002, primé à Cannes, à Tromsö, à Sao Paulo, et Golden Plate à Chicago ˗ prix qu’il refuse suite au refus de son visa par les Etats-Unis). Dans ces films, comme dans Vivre dans le brouillard (1999), Demi-lune (2007), La saison des rhinocéros (2012), Un drapeau sans pays (2016), la frontière Iran-Irak est présentée comme inexistante aux yeux des Kurdes dont les espaces de vie et de relations s’étendent des deux côtés. Quant à Les tortues volent aussi (2004), il se situe en Irak après la chute de Saddam Hussein, et reflète le soulagement des Kurdes après l’élimination de l’oppresseur.

L’Irakien Hiner Saleem (1964-), quant à lui, a fui Saddam Hussein à 17 ans, étudié le cinéma en Italie et vécu en France. Si son premier long métrage Vive la mariée... et la libération du Kurdistan (1998, milieu des réfugiés Kurdes à Paris) plaide surtout pour une libération de l’obscurantisme, les suivants se focaliseront sur les souffrances du peuple Kurde : exil (Passeurs de rêve, 2000), pauvreté (Vodka lemon, 2003 ), cruautés de la guerre Iran/Irak (Kilomètre zéro, 2005), éclatement et oppression de la nation Kurde (Dol ou la vallée des Tambours, 2007). Il fait souvent intervenir dans ses films un humour qui facilite l’absorption de messages autrement lourds, et cela pétille particulièrement dans My Sweet Pepper Land, 2014, où une institutrice aussi ravissante que convaincue affronte le machisme au front bas, avec pour seul allié un ex-héros de guerre devenu policier et revenu de beaucoup de choses. Pour conclure ce bel eastern qui se déroule dans les sauvages paysages du Kurdistan d’Irak, de redoutables combattantes surgissent de derrière la montagne pour défaire les méchants.

Le thème des unités féminines kurdes engagées dans la guerre contre Daesh au Rojava (Kurdistan syrien) et en Irak a suscité récemment deux films étrangers et féministes, Les filles du soleil, d’Eva Husson (2018) et Sœurs d’armes (2019), de Caroline Fourest.


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