Les vilains virus

vendredi 21 février 2020
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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L’épidémie de coronavirus née en Chine a libéré des flots de commentaires parfois hystériques sur le « péril jaune », le despotisme du Parti communiste chinois et l’omnipotence de son président, la bougeotte frénétique des touristes et des hommes d’affaires, et cette horrible mondialisation des maladies qui vient perturber « notre » croissance et « nos » projets de vacances !

Je me suis replongé dans l’admirable roman d’Albert Camus, « La Peste » qui imagine l’apparition de ce fléau dans la ville d’Oran, son essor et son épuisement au bout d’un an. Camus a écrit ce livre en 1947, peu après la Libération de l’oppression nazie, et son message humaniste porte le souvenir de cette « peste brune » difficilement vaincue.

A Oran en Algérie (200 000 habitants) comme à Wuhan en Chine (11 millions), il y a un médecin lucide. Le docteur Rieux découvre un rat ensanglanté sur son palier, et son concierge est gonflé de ganglions suspects. Le docteur LI Wenliang repère sur certains malades des symptômes rappelant ceux du SRAS qui avait fait des ravages en 2002-2003.

L’un et l’autre lancent l’alerte dans le scepticisme général. Le président de l’ordre des médecins d’Oran explique que le pire n’est pas sûr et qu’il est trop tôt pour prendre des mesures drastiques. Rieux s’obstine et obtient la réunion de la Commission sanitaire présidée par le Préfet (à l’époque, on était dans un département français). Le préfet recommande d’agir vite mais en silence ! Rieux répond que l’enjeu est d’éviter que ne périsse la moitié de la population de la ville, quel que soit le nom de cette maladie qui multiplie les rats morts et les bubons. Le préfet se résigne à demander des ordres au Gouvernement général d’Alger. Et la décision est enfin prise après un (trop long) délai de « fermer la ville ».

À Wuhan, le scénario est fort semblable. Le 30 décembre 2019, le docteur Li alerte ses collègues sur le réseau social interne de l’hôpital central. Et il se fait réprimander par les autorités locales pour diffusion de fausses nouvelles alarmantes. Il doit faire son autocritique le 3 janvier. La maladie se répand à Wuhan qui ne sera « fermée » que le 23 janvier, alors que les vacances du Nouvel an lunaire ont provoqué les habituelles migrations de millions de personnes entre leur lieu de travail et leur village familial. Touristes et hommes d’affaires ont pu quitter la province du Hubei en nombre et diffuser le virus dans le monde entier. Qu’a dit le Maire de Wuhan, qui vient d’être remplacé par Pékin : « J’attendais les ordres des autorités supérieures » !

À Oran comme à Wuhan, tardivement mais énergiquement, les autorités centrales ont mis en place des équipements de quarantaine, des hôpitaux d’urgence. La Chine officielle a souligné qu’un hôpital de 1000 lits avait été construit en dix jours et imposé dans tout le pays des mesures d’hygiène (port du masque obligatoire à Pékin et Shanghai) et de confinement. L’information communiste qui se voulait rassurante n’a pas empêché les réseaux sociaux, verrouillés à grand-peine, de dénoncer les lenteurs et l’inefficacité du « centralisme démocratique ». Bien tard, le président Xi Jinping a dû se promener avec un masque dans une rue de Pékin pour prouver que la situation était désormais maîtrisée.

La vérité, c’est qu’à Wuhan comme à Oran, la maladie poursuit sa trajectoire inexorable, au rythme de 300 morts par jour à Oran, probablement moindre à Wuhan, ville dix à vingt fois plus peuplée. Le docteur Rieux court d’un malade à l’autre, d’un hôpital à l’autre, et croise des caractères admirables ou minables, ceux qui se dévouent au bien commun (la lutte contre l’épidémie) et ceux qui considèrent que le bien commun est la somme des bonheurs de chacun. D’un côté Tarrou, « un homme lassé du monde », organise des brigades de bénévoles, de l’autre Rambert, journaliste, essaie de fuir la ville pour rejoindre sa bien-aimée en corrompant les sentinelles.

Camus est fondamentalement optimiste dans cette ville tragique puisque Rambert rejoindra les brigades de Tarrou. Il fait un portrait émouvant du docteur Rieux, résistant positif et lucide dans la catastrophe ambiante. « L’essentiel était de bien faire son métier ». Camus répète le message : « Qu’est-ce que l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux. Je ne sais pas ce qu’elle est en général, répond Rieux. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. » Et il insiste : « Je n’ai pas de goût, je crois, pour l’héroïsme et la sainteté. Ce qui m’intéresse, c’est d’être un homme. » Chapeau au Camus résistant, pendant que Sartre faisait jouer « Les Mouches » sous l’Occupation !

Du docteur Li, nous ne savons pas grand-chose sauf, et c’est l’essentiel, qu’il est mort le 7 février du coronavirus et qu’il est devenu un héros immensément populaire sur les réseaux sociaux chinois.

Et maintenant, que va-t-il se passer ? La communauté scientifique internationale se mobilise pour identifier le virus, trouver son origine et fabriquer un sérum préventif. En ce qui concerne l’origine, on lit que le marché aux animaux vivants de Wuhan pourrait être le foyer ou un foyer de l’épidémie. Ce virus qui, comme celui du SRAS, saute des animaux aux hommes, viendrait de chauve-souris et pourrait être relayé par le gentil pangolin, un fourmilier caparaçonné, dont la chair est si délicieuse au goût des Chinois que l’espèce est en voie de disparition.

Il est réconfortant qu’à l’époque du chacun pour soi, dont le héraut est Donald Trump (America first), la coopération mondiale soit organisée par un « machin », l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), qui stimule le partage des données et la coordination des recherches. Grâce à cet élan, le drame ne tournera pas forcément à la catastrophe, en espérant que le gouvernement chinois joue le jeu, étant le premier intéressé à ce que le fléau rentre dans son lit (jusqu’à la prochaine épidémie).

Je n’ai donc pas suivi la ligne du « New York Times », d’ordinaire plus objectif, qui se livre à une critique serrée de la bureaucratie chinoise et de l’absolutisme du Président Xi qui obligerait les fonctionnaires à consacrer un tiers de leur temps à potasser ses écrits ; sur le terrain, ils fuiraient toute décision risquée qui pourrait attirer les redoutables « brigades anti-corruption » de Pékin. Peut-être le souvenir de la canicule d’août 2003 qui a tué 15000 personnes en France, pendant que l’État et le gouvernement étaient en vacances, m’a poussé à un peu de modestie ? La bureaucratie, avec ses lenteurs et sa pusillanimité, n’est pas le monopole des régimes communistes.

J’aurais dû achever cette Lettre sur un hommage aux docteurs Li et Rieux (je suis fils de médecins !) mais j’ai été frappé de lire, à propos de la crise politique allemande, une référence du Spiegel à la République de Weimar et à la « peste brune ». Rappelons les faits : la CDU a voté avec l’extrême-droite (AfD) pour porter un « libéral » à la présidence de la Thuringe, de l’ancienne Allemagne de l’Est, ceci pour faire barrage à la gauche. Depuis Prétoria en Afrique du Sud où elle était en mission, Angela Merkel a aussitôt dit Nein à cette coalition honteuse en ex-Allemagne de l’Est d’où elle est issue et où l’AfD fait des progrès de géant. Louons le courage de cette femme de convictions, intactes après quatorze ans de règne à la Chancellerie de Berlin !

Une crise s’est ouverte au sein de la CDU et sa présidente, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), a démissionné, faute de pouvoir imposer son autorité aux dissidents de Thuringe. Le président tout frais élu de la Thuringe a certes renoncé, mais le mal était fait, révélant au sein du parti Chrétien-Démocrate (CDU), l’existence d’un puissant courant conservateur prêt au pire pour conserver le pouvoir. Du coup, Angela Merkel a perdu la femme qui devait lui succéder à la fin de l’année à la tête de l’Allemagne, et le pays va se polariser durant de longs mois sur la politique intérieure.

Pour nous Français, ce serait une crise banale, d’autant que AKK reste ministre de la Défense et qu’il n’y a donc pas de vacance ministérielle. Mais, pour le Spiegel, cela sent mauvais et rappelle la façon dont, durant les années 1920, les partis démocratiques se sont chamaillés et divisés tandis que le Parti national-socialiste d’Hitler montait vers le pouvoir et devenait, démocratiquement, Chancelier en janvier 1933 avec la complicité des Allemands les plus conservateurs.

La situation est évidemment différente aujourd’hui, dans une Allemagne prospère où le chômage est faible et la population vieillissante, mais il faut se méfier des virus et les combattre dès l’origine, dans l’unité des honnêtes gens qui « font leur métier » démocratique.

Au moment où la « peste brune » du Rassemblement national veut conquérir Perpignan et d’autres villes de la Méditerranée et des Bassins miniers, avons-nous le temps de chipoter sur des alliances indispensables ?

Chriscath

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