Surmonter le sentiment d’impuissance

jeudi 14 mai 2020
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Patrick ARTUS est un excellent économiste, formé à l’INSEE pour devenir un des meilleurs spécialistes de la prévision à court terme et il est aujourd’hui « chef économiste de Natixis », la banque de financement filiale de BPCE (Banques Populaires-Caisses d’Epargne). Dans Les Échos du 5 mai 2020, il lance un avertissement qui mérite réflexion : « Coronavirus : changer de modèle économique ? Pas si vite … ».

Cet expert raisonnable s’adresse d’emblée aux « intellectuels, économistes, hommes politiques qui évoquent en Europe le passage à un autre modèle économique après la crise du coronavirus, passage qu’une très large partie des opinions appelle de ses vœux. Il s’agit de s’occuper davantage du long terme, des activités stratégiques, des salariés mal payés mais indispensables, des populations les plus fragiles… » Après une introduction si lucide, j’attendais des propositions audacieuses mais l’article met vite l’accent sur quatre obstacles sur lesquels devrait se fracasser ce bel enthousiasme.

Le premier obstacle sera la difficulté pour les États européens de financer les dépenses publiques nécessaires. Il existerait une limite d’absorption des marchés financiers pour absorber la dette résultant des déficits cycliques (dépenses d’urgence pour faire face à la pandémie et à la chute d’activité) et structurels (santé, éducation, transition énergétique, relocalisations, soutien aux bas revenus). Commentaire : tout a une limite mais la création monétaire de la BCE pour le court terme et le programme d’investissements Green New Deal pour le moyen terme font que cette difficulté n’est pas insurmontable, si les chefs d’États et de gouvernements européens parviennent à s’entendre.

Deuxième obstacle : les relocalisations feront travailler une main-d’œuvre européenne deux fois plus coûteuse et réaliseront des produits plus chers qui pèseront sur le pouvoir d’achat des consommateurs (baisse de 4%, dit-il, chiffre parachuté qui n’a rien d’extravagant). Commentaire : il est vrai que la fabrication néo-coloniale de textiles au Bangladesh dégage des profits importants pour les grandes marques de vêtements bas de gamme, mais on peut imaginer de produire en Europe des vêtements de meilleure qualité et moins périssables, tout en employant des salariés, hommes et femmes qui seraient, sinon, à la charge de l’assistance publique.

Troisième obstacle : « l’exigence très élevée de rentabilité du capital pour les actionnaires dans le capitalisme contemporain, 12% sinon 15% ». Merci, Patrick Artus de parler du « ÇA », la rentabilité qui est au capitalisme ce qu’est la sexualité pour l’humain, selon Freud. Le discours officiel qui nous endort consiste à parler du « marché », de la « concurrence non faussée », de la « compétitivité », tous concepts qui règleraient le fonctionnement de l’économie comme les lois de Newton décrivent le mouvement des planètes. « Capitalisme », « rentabilité » sont des mots honteux dans la bonne société que l’on prononce à voix basse et en privé.

C’est au nom de cette « exigence très élevée de rentabilité » que les entreprises multinationales ont délocalisé leurs productions, qu’elles ont exploité jusqu’à l’extrême les ressources naturelles, qu’elles ont été indifférentes aux catastrophes humaines et écologiques, qu’elles ont dissimulé leurs profits dans des paradis fiscaux, qu’elles ont subverti les intelligences et les émotions par des réseaux numériques apparemment gratuits, que tournent des milliers de milliards de dollars dans le casino mondial.

Mettons de côté ce troisième obstacle avant de passer au quatrième et dernier mentionné par Patrick Artus. L’endettement accru des entreprises du fait de l’effondrement de l’activité durant la pandémie va ralentir considérablement le rythme de l’investissement productif privé (notamment pour relocaliser) et provoquer une « réticence » (le mot est joli) à faire face à « de nouvelles contraintes climatiques, environnementales, du marché du travail ». Commentaire : c’est pourquoi les puissances publiques doivent lancer de grands programmes d’investissement dans ces domaines que le capital privé ne touchera qu’avec « réticence ».

Après cette course de haies de plus en plus hautes, il n’est pas surprenant que cet excellent analyste conclue par cette phrase décourageante : « Dans ce contexte, l’enthousiasme post-crise peut se transformer rapidement en un sentiment d’impuissance ».

Pour échapper à cette dépression psychologique faisant suite à la dépression économique dans laquelle nous sommes plongés et dont nous ne nous extrairons qu’à grand peine, j’ai eu la chance de tomber sur la page 14 du « Second manifeste convivialiste » (Actes Sud, 2020) : « Il nous faut surmonter le sentiment d’impuissance que nous partageons tous ».

Ce petit livre de 103 pages a été initié par Alain CAILLÉ avec une joyeuse bande d’intellectuels critiques (en tête, dans l’ordre alphabétique, Claude Alphandéry !). La deuxième version qui fait suite à la publication du premier manifeste en 2013, est adossée à plusieurs centaines de signatures du monde entier.

La première qualité de ce manifeste est d’être « pluriversel ». Il s’adresse et entend passer le relais aux trois jeunesses, celle des pays riches, celle des printemps (algérien, chilien), celle des exilés. « Elles gagneront ensemble ou elles perdront ensemble ». On sort franchement des cultes d’égos et des débats ésotériques entre sages hexagonaux. L’ambition est d’embrasser la diversité du monde et des générations.

La deuxième qualité est de frapper le capitalisme au cœur, pas le capitalisme en soi mais sa nouvelle variante, « rentière et spéculative ». Du sommet des États aux états-majors des grandes entreprises, tous se sont mis à professer un discours vertueux sur l’écologie et la morale, qui sonne creux quand il n’est pas complété par un programme concret de dénonciation des « inégalités vertigineuses ». Le Manifeste le fait et appelle à « une transformation profonde de la logique même du système économique à l’échelle planétaire », ceci « dès demain ».

Et pour ce faire, des réformes profondes s’imposent qui bousculent le « troisième obstacle » de Patrick Artus : le veau d’or de la rentabilité exorbitante. L’écart des revenus dans l’entreprise ne devrait pas atteindre 1 à 100. Le programme fiscal des Démocrates américains est cité en exemple : retour à la fiscalité directe des années 1960 sur les particuliers (tranche supérieure à 65% ; impôts sur les grandes fortunes et sur les héritages) comme sur les entreprises : suppression des paradis fiscaux ; taxation des bénéfices des GAFAM californiennes selon le chiffre d’affaires réalisé dans chaque pays. Contre la spéculation, les convivialistes vont plus loin que la taxe Tobin : taxation à 100%, c’est-à-dire confiscation des plus-values financières sur les transaction réalisées en moins de 24 heures. J’ai même trouvé une allusion au « jubilé propre au judaïsme antique », qui reviendrait à annuler les dettes périodiquement !

Le second manifeste comprend bien d’autres propositions toniques et notamment la promotion d’une économie sociale et solidaire (économie marchande à finalité humaine et rentabilité modeste), l’instauration d’un revenu de base (qui ressemble davantage à un impôt négatif qu’à une allocation uniforme). Nous y reviendrons dans des Lettres futures.

L’important est que, malgré cette appellation de « convivialisme » sentant bon la joie d’un repas partagé entre copains, s’amorce un débat vigoureux qui n’ignore rien des obstacles et des rapports de force. Georges-Marc Benhamou avait intitulé un bon ouvrage sur la Résistance « C’était un temps déraisonnable » (Robert Laffont 1999). Nous sommes aujourd’hui dans la même situation où s’opposent la raison myope dont Patrick Artus est le très honorable représentant, et l’utopie d’une économie régulée, d’une société juste, d’une folie des grandeurs maîtrisée, cette hubris qui est présente en chacun de nous mais au paroxysme chez les 40 personnes qui possèdent autant que 4 milliards d’êtres humains.

Alors que faire ? Le « manifeste » s’adresse à la jeunesse ; mais encore faudrait-il que cet ouvrage soit en libre accès sur le Net pour que les jeunes qui achètent peu de livres (même par le prédateur Amazon !), puissent s’y plonger. Ainsi se fortifiera cette « Internationale informelle en formation » que souhaitent les auteurs.

Et, de même que les jeunes ont été nombreux à voter aux élections européennes, ils sont appelés à soutenir aux prochaines élections locales les candidats qui s’engagent à lutter dans le sens du Manifeste.

Chriscath

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