Le Japon, entre fluidité et maturité.

vendredi 12 avril 2019
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Christian SAUTTER et Catherine CADOU

Voir loin, agir proche

Catherine et moi avons été conviés par d’excellents amis nîmois à parler de notre Japon devant une centaine d’auditeurs réunis dans la Maison du Protestantisme. Nous avons enchaîné deux exposés.

Commençons par la fluidité traitée par Catherine. Après la triple catastrophe de Fukushima, les Japonais ont étonné le monde par leur résilience dans l’épreuve. Pour Catherine, cette fermeté n’est pas un caractère inné des Japonais mais le fruit d’une relation aussi viscérale que vitale avec la nature. Secoués régulièrement par des séismes, noyés sous des tsunami dévastateurs, exposés à des éruptions volcaniques, l’archipel et ses habitants ne peuvent oublier qu’ils font partie de la nature. À la différence des Occidentaux, les Japonais ne croient ni que la nature soit au service de l’homme ni qu’elle soit contrôlable ; ils ont choisi de se fondre en elle et, s’en inspirant, en ont tiré une philosophie de vie, un art de vivre qui nous étonne.

Ainsi, alors que Kyoto a été la capitale du Japon pendant mille ans, les berges de la rivière Kamo qui la traverse, sont encore faites de terre et d’herbe : les cyclistes la longent allègrement, sans gêner les passants ; les enfants adorent y patauger pendant les fortes chaleurs de l’été et, aux heures de bureau, on y voit des employés de tous âges traverser la rivière à gué, sur de grosses pierres qui sont là depuis des centaines d’années.

Manifeste à Kyoto, cette fluidité se retrouve partout dans le Japon, dans les déplacements des foules qui ne se heurtent jamais, qu’elles soient à pied ou à vélo, se croisant lestement en s’évitant, se voient sans se regarder. Elle se retrouve dans les services de livraison tant postaux que privés dont la qualité et la modicité des coûts sont sans pareilles.

Kyoto est une ville où l’espace-temps reste unifié, où coexistent hardiment les plus anciennes familles de céramistes et le musée du manga installé dans une ancienne école primaire. À côté des artisans les plus traditionnels, sont deux entreprises qui ont essaimé dans le monde entier : Kyocera et sa céramique industrielle célèbre pour ses couteaux d’un tranchant inaltérable ; Horiba, leader de l’instrumentation médicale, avec 5000 salariés dont 1000 à Montpellier.

A la différence des villes d’Europe, aucune des collines qui entourent la ville sur trois côtés n’a été arasée pour des opérations immobilières intempestives. La majorité des maisons sont encore en bois et n’ont pour toute régulation thermique que la ventilation naturelle des façades ouvertes de tous côtés sur l’extérieur. Nous avons eu la chance de vivre deux mois dans une telle maison traditionnelle au ras du sol mais aussi au ras des jardins, dans la chaleur moite du brûlant été de Kyoto. Ce fut comme un Big Bang. Vivre dans un lieu bordé par un couloir extérieur faisant le lien avec un jardin qui n’est pas un paysage mais une prolongation de l’espace de vie est une expérience refondatrice. L’espace y est rythmé par des parois coulissantes qui, s’ouvrant ou se fermant dans un glissement soyeux, modulent l’espace-temps en un flux harmonieux, jamais coupé de la nature.

Un ami bonze nous a expliqué que, pour un Japonais, le jardin est d’abord la prolongation de l’esprit, de l’âme du jardinier. Un oiseau a déposé une graine de pin dans son jardin de pierres. Le projet de bonsaï à taille humaine s’est transformé en chaîne de montagnes puis le maître zen l’a taillée pour en faire un dragon, animal protecteur du bouddhisme. Que sera son jardin dans cinq ans ?

Grâce à cet ami, nous avons participé à la fête du Daimonji, la fête des morts sur la montagne de Kyoto. C’est l’ultime et la plus intense expression de l’unicité de l’espace-temps au Japon. Dans la tradition bouddhiste, les morts reviennent trois jours au milieu du mois d’août, pour être honorés par toute la famille réunie et pour savourer tous ensemble leurs plats favoris. Au troisième jour de cette fête, les feux du retour (okuribi) sont allumés sur les collines entourant la ville pour éclairer leur route vers le haut de la montagne d’où ils pourront rejoindre l’au-delà. Jeunes et anciens affluent de tous les coins de la ville pour assister, au pied des collines, à cette célébration du passage de témoin des vivants aux morts. C’est l’expression même de la fluidité entre la vie et la mort, la fluidité ultime.

Le Japon exerce aujourd’hui sur les Français une étrange fascination, faite d’harmonie et de sagesse, dont Catherine a déchiffré l’origine : une relation avec la nature empreinte de fluidité. Le gouvernement de Tokyo en a bien conscience et amplifie le soft power du Japon. Le soft power est un concept inventé par Joseph Nye en 1990 au moment où l’on parlait du déclin de l’empire américain. La puissance n’est pas que militaire ou économique ; elle peut être culturelle. C’est ainsi que l’ambassade du Japon en France a monté une grande opération en 2018, qui aurait touché 3 millions de Français : «  Japonismes : les âmes en résonance ». Habile façon de dépasser le public parisien et d’âge sage et de toucher les jeunes, fanas de manga et d’anime. Subtile manière de marquer des points vis-à-vis de la Chine, dont le soft power est bridé par un contrôle strict qui étouffe la créativité des jeunes artistes locaux. Et, astuce moins avouable, pour faire oublier le désastre nucléaire de Fukushima et la fin du miracle économique nippon. Les Jeux olympiques de Tokyo en 2020 relèvent de la même stratégie de diversion.

Feu le miracle économique japonais ! Un universitaire américain, Ezra Vogel, nous annonçait en 1980 que le Japon serait numéro UN après avoir dépassé les Etats-Unis dans « un peu plus d’une décennie ». Mais, en 1991, la bulle a éclaté, mettant un terme à ce beau rêve. Même si la croissance japonaise se traîne depuis cette date, la puissance économique du Japon est résiliente. L’industrie automobile vend toujours à l’étranger la moitié de sa production haut de gamme. Et 85% des équipements électroniques sont exportés, principalement vers la Chine et se retrouvent dans les smartphones que vous achetez.
Dopées par la chute du yen, résultant des Abenomics, la politique économique de création monétaire et de dette publique à tout va lancée par le Premier ministre ABE Shinzo, les exportations ont rétabli l’équilibre du commerce extérieur, compromis par les importations d’énergie après l’arrêt quasi-total des centrales nucléaires suite aux explosions de Fukushima.

Le Japon croit toujours au « développement en vol d’oies sauvages  ». L’archipel est l’oie de tête, suivie par la Corée du Sud et par la Chine et des oisillons doués comme le Vietnam. Mais cela cacarde dans les rangs ! L’effort de Recherche-Développement en % du PIB montre que le Japon mûr a de beaux restes : Corée du sud (4,2%), Japon (3,2%), USA (2,7%), France (2,2%) et Chine (2,1%).

Le softpower est intense, la puissance économique résiliente, mais qu’en est-il de la sécurité militaire du Japon ? Assurée par les Etats-Unis depuis la défaite nippone de 1945, elle est aujourd’hui perturbée par l’imprévisibilité du président Trump, qui traite avec désinvolture ses alliés, Japon compris. Cet ancien homme d’affaires regarde davantage les déficits commerciaux subits par son pays que les équilibres géostratégiques de l’Asie-Pacifique. Le despote de Corée du nord aspire à une arme nucléaire pour défendre sa dynastie marxiste, appliquant le précepte de l’amiral Yamamoto, qui commanda l’attaque de Pearl Harbour : «  un rat coincé mord un chat  ». La Chine n’a pas d’ambition territoriale mais construit des bases militaires sur des cailloux de la mer de Chine, qui sont contrôlés par le Japon.

Ces menaces latentes suscitent des interrogations et renforcent le Premier ministre ABE dans sa volonté de réformer la Constitution qui interdit au Japon le « droit à la guerre » en son article 9. Personne ne parle d’arme nucléaire nipponne mais nombreux sont, à droite, les émules du général de Gaulle qui a pratiqué la « dissuasion du faible au fort ».

Pour conclure, nous évoquerons le témoignage d’un jeune Japonais de seize ans, que nous avions entendu la veille dans la mairie de 2ème arrondissement de Paris. Pour que nous n’oubliions pas Fukushima (11 mars 2011), deux mères de familles de là-bas sont venues témoigner, chacune étant accompagnée de deux enfants. L’une habitait à 40 kilomètres de la centrale, au-delà des 30 kilomètres à l’intérieur desquels l’évacuation était obligatoire et organisée. Le mari, médecin, est resté sur place mais la mère et les deux enfants se sont repliés sur Osaka depuis huit ans, en raison du risque d’irradiation. Dans sa nouvelle école primaire, le jeune KAMOSHITA Matsuki a été discriminé par ses camarades de classe, qui le traitaient de « bacille  », d’être contagieux ! Entré au collège, il a dissimulé son origine territoriale mais, au lycée, il s’est rebiffé et a décidé courageusement de se joindre à la campagne menée par sa mère. Il a rencontré le Pape et revendiqué dans une lettre poignante le « droit fondamental des Japonais et de tous les humains de vivre dans un environnement sain  ».

Vivre dans un environnement sain, entre fluidité et maturité ? Le Japon nous ouvre la voie, naturellement !


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