La France tourne en rond

vendredi 12 avril 2019
par  Catherine Cadou, Christian Sautter
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Christian SAUTTER et Catherine CADOU
vendredi 12 avril 2019
Voir loin, agir proche

J’ai été victime d’une amusante arnaque littéraire, en achetant avec gourmandise « Le capitalisme comme religion » de Walter Benjamin (Payot 2019). Convaincu que «  l’économie de marché  » était devenue un dogme dont il n’était pas décent de douter, je voulais lire avec curiosité ce qu’en pensait avant guerre ce grand philosophe allemand (fuyant le nazisme, il s’est suicidé à la frontière franco-espagnole en 1940). À ma grande surprise, j’ai ouvert une sorte de sandwich, avec au milieu une mince tranche de jambon de 30 pages, regroupant des brouillons peu élaborés du penseur, coincée entre deux tranches indigestes de pain, l’une reproduisant un texte particulièrement touffu de Marx sur « le caractère fétiche de la marchandise », l’autre, récupérant en 53 pages W. Benjamin comme « pionnier de la décroissance ».

Je ne citerai pas l’auteur d’un texte dénaturant une école de pensée qui s’est fortement développée depuis que le Club de Rome a souligné, au début des années 1970, l’impossibilité de croître à l’infini en tirant sur des ressources naturelles en quantités finies. Citons trois énormités avancées sans le moindre sens de l’humour. Premièrement, la vraie société d’abondance aurait été celle de l’âge de pierre, puisque les hommes (il ne parle pas des femmes !) ne travaillaient que quelques heures par jour pour chasser et cueillir leur nourriture. Deuxièmement, le chômage serait pour nous un problème «  au lieu de le penser comme une maximisation souhaitable du temps libéré  ». Troisièmement, au-delà d’expériences limitées de coopératives en Catalogne ou dans le Berry, la solution se situerait dans « la révolution zapatiste du Chiapas  » où les échanges se font sans monnaie !

Plus sérieusement, Catherine et moi avons assisté à la projection d’un film « Rond-Point  » organisée par un cercle d’amis, « Autour du 1er mai ». Bien des années avant les « gilets jaunes  », en 2010, le réalisateur Pierre Goetschel, a fait le tour de France des ronds-points pour montrer comment la France a acclimaté cette invention britannique et lui a donné une ampleur mirifique (il y en a 66 000 !). Parti d’une idée sensée, ce phénomène a pris une dimension délirante, dont les gilets jaunes ne sont pas la moindre conséquence.

Germée dans l’esprit de sagaces ingénieurs des Ponts dont chacun sait qu’ils gouvernent les réseaux routiers, l’idée au départ, était de diminuer la mortalité automobile, le rond-point ou « giratoire  » étant plus sûr que les carrefours perpendiculaires, même bordés de calvaires, où l’alcoolisme, la distraction et les refus de priorité déclenchaient des catastrophes meurtrières.

Et puis, tel le balai de l’apprenti sorcier, la créature s’est émancipée. Les ronds-points sont devenus les épicentres du nouvel urbanisme néo-rural, là où l’on quitte son pavillon dans le lotissement pour choisir entre la grande surface commerciale (il peut y en avoir plusieurs), la concession automobile (idem), la restauration rapide.
Les cités grecques avaient une agora où les citoyens se retrouvaient pour discuter des affaires de la cité. Les villes traditionnelles en France ont une place du marché ou des avenues ombragées bordées de bistrots et troquets. Dans les nouveaux quartiers conquis sur les champs de blé, il n’y a aucun lieu de rencontre, de débat, de convivialité. Chacun vit isolé, avec ses problèmes, ses gosses qui vont à l’école lointaine, ses jeunes sous un abribus pour bavarder quand il pleut.

La récente révolte des «  gilets jaunes », c’est aussi une frustration de familles « reléguées  » dans des quartiers qui n’ont pas d’histoire, pas de géographie, pas de société. Conçus à l’origine comme « des lieux où tout est prévu pour s’éviter  », devenus des sanctuaires de l’automobile et de la consommation de masse, les ronds-points viennent de façon inattendue d’être promus en agora où les citoyens se parlent et partagent les saucisses grillées au barbecue.

Cette révolte est aussi un cri de colère. Comme l’a dit récemment un maire de Seine et Marne, il n’est pas facile de payer deux voitures et un congélateur et d’acquitter les traites en fin de mois pour l’achat du pavillon. Le « reste à vivre  » est trop souvent bien mince et toute dépense imprévue comme la hausse du prix du carburant ou la nécessité d’acquérir un véhicule propre, est ressentie comme une agression.

L’État est mis en accusation par les gilets jaunes avec un ciblage trop facile sur son chef, le Président. L’État a évidemment une responsabilité dans cet urbanisme dispersé et anxiogène, puisqu’il approuve les plans d’urbanisme des communes péri-urbaines, y compris l’expansion des hypermarchés qui ruinent les commerces de centre ville. Le film nous apprend qu’il existe un « dogme  » venu d’en haut pour construire partout les mêmes ronds-points. Les maires ont toutefois le droit d’y installer la décoration de leur choix pour donner un peu de caractère à des zones toutes semblables : un bateau en Bretagne, un vélo dans les Pyrénées !

Neuf ans avant le ras-le-bol, ce film prémonitoire montre bien l’ampleur du problème culturel que les élites parisiennes doivent affronter. Comment vivre autrement, travailler autrement, décider autrement ? On ne peut demander aux « gilets jaunes » et aux centaines de milliers de Français qui ont participé au Grand Débat lancé par Emmanuel Macron d’avoir une vision claire de l’avenir qu’ils souhaitent, surtout dans un délai de trois mois. C’est aux partis politiques, aux syndicats, aux associations, aux intellectuels de proposer des visions d’une société, d’une économie, d’une géographie qui donneront aux générations suivantes la possibilité de vivre mieux que leurs parents. Le document Berger-Hulot «  Pour un pacte social et écologique », signé avec 19 associations et mutuelles, rejointes par d’autres (comme le « Labo de l’ESS », dont je suis vice-président), est un bon exemple de pierre de taille avec laquelle on pourra construire une nouvelle société.

Prenons l’exemple de la «  transition énergétique », jargon qui signifie le passage à un système où l’on brûlera moins de carburants fossiles et l’on sortira progressivement de l’électricité nucléaire, coûteuse, dangereuse et productrice de déchets multiséculaires. Deux visions s’opposent.

La première est néolibérale : le consommateur est un homo œconomicus qui ne réagit qu’aux prix ; le producteur domine le marché, impose ses technologies et pousse à la croissance de la demande. L’action doit donc passer par les prix (relever le prix de l’essence et du fioul) et par le renouvellement accéléré des voitures et chaudières. C’est la solution qui a été rejetée par les « gilets jaunes » avec le soutien de l’opinion, ne comprenant pas que l’on taxe la classe moyenne périurbaine alors que l’on accorde des exonérations fiscales à ceux qui profitent le plus du système.

Il y a une autre solution, coopérative, n’en déplaise aux cyniques et arrogants. Elle a trois dimensions bien mises en valeur par une publication du Labo de l’ESS sur la « sobriété énergétique » (2018). La sobriété est le premier pas que chacun peut accomplir, en changeant les ampoules, mettant un pull et diminuant le chauffage, modérant la clim, remplaçant le frigo, éteignant les pièces et les ordinateurs, allant acheter le pain à pied. La consommation d’énergie pourrait ainsi diminuer de 15%, comme les Japonais l’ont montré après Fukushima, sans drame. Remplacer cinq tranches nucléaires, ce n’est pas rien !

Deuxième piste : l’efficacité énergétique. Il s’agit d’obtenir un meilleur service en brûlant moins d’énergie. L’exemple type est celui de l’isolation thermique des passoires énergétiques, ces logements sociaux et privés construits à la va-vite durant les années de haute croissance et même ces pavillons en carton qui poussent dans certaines campagnes. Mais l’industrie et les transports auront leur part !

Troisième piste : les énergies renouvelables citoyennes. Pas les champs d’éoliennes au large des côtes, jubilation des grandes sociétés tirant sur les crédits d’État, mais les installations villageoises, comme en Allemagne ou à Figeac, et les réseaux citoyens tels Enercoop. Réunir les citoyens autour de projets après leur rassemblement autour de ronds-points !

Les enseignements tirés à la hâte du Grand Débat par le gouvernement disent que les Français, conscients des enjeux écologiques, sont prêts à faire des efforts, surtout s’ils en tirent bénéfice sous forme de moindre facture énergétique. Avec un bel engagement citoyen et la création de dizaines de milliers d’emplois de proximité, la société peut se reconstruire !

Faisons un rêve : que sorte du chapeau du Grand Débat, la décision de basculer les crédits publics faramineux alloués au nucléaire et au pétrole vers l’isolation thermique et les énergies renouvelables adaptées aux conditions locales. Avec une pincée de décentralisation en sus : rendre aux élus locaux (Régions et Communautés de communes) la responsabilité de l’aménagement urbain, avec une fiscalité revenue à leur main.


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