Fiction. Au commencement... fut l’injustice !

mercredi 17 juillet 2019
par  Lucien Farhi
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Notre Cité était férue d’anniversaires. Un peuple entiché de l’Histoire du Monde, plus une Cité folle de commémorations : un couple fait pour s’entendre, quoi de remarquable là-dedans ? Le dernier d’ailleurs à s’en étonner aurait bien été mon père : le patron du Comptoir Philanthropique n’était-il pas immanquablement attendu pour présider à un anniversaire spécial, une circonstance dans laquelle il n’était point d’habitant qui ne brûlât de le voir à l’œuvre, lui, le Gardien du Temple de nos Mémoires ?

Plus que le plus éclatant des évènements dont témoignaient les étoiles accrochées au firmament de nos souvenirs épiques, était le Grand Jour de l’Explication. Une sombre histoire de bâton, d’eau jaillissante et de rocher. Et le sel de l’affaire tenait à ce que pour la seule et unique fois parmi l’ensemble des événements commémoratifs, mon père en avait été le héros, de sorte qu’il se trouvait, dans sa représentation, rejouer la scène dont, bien des années en arrière, dans l’Histoire avec un grand H, il avait été le héros véridique.

À l’époque, mon père n’avait pas encore fondé le Comptoir. Il était simple guide touristique, mais cependant déjà spécialisé dans les commémorations. Et parmi celles-ci, naturellement, celle du bâton, de l’eau jaillissante et du rocher…

Mais commençons par le commencement. Le « Desert Tour », un forfait de sept jours, consistant en un périple à travers le désert jouxtant notre Cité. Et l’allocution traditionnelle de bienvenue du guide, au cours de laquelle il s’acquittait des présentations : à tout fidèle tout honneur, le stagiaire grec d’abord. Qui, à l’époque, n’avait rien de grec et encore moins de stagiaire. C’était tout simplement le Porte-parole de mon père, pour la bonne et unique raison que ce dernier, affligé d’un léger bégaiement, voyait celui-ci redoubler au moindre stress, d’où le besoin irrépressible de l’aide précieuse de cet individu polyglotte, capable de lire sur les lèvres closes de mon père les quelque treize langues que le guide de cette agence réputée se devait de maitriser face à une clientèle aussi exigeante qu’internationale et, mieux encore, d’en régurgiter la fidèle teneur, embellie du bagout digne de ce fils d’Ulysse.

Le Grand Patron (le GP, comme tout le monde l’appelait) de l’Agence, ensuite. Celui-ci, c’était l’orchestrateur du spectacle, pardon, du Tour. D’abord, sachez que personne, vous m’entendez, personne, ne l’a jamais, vu ni même entrevu… hormis mon père ! Lors de la présentation aux inscrits du Tour, il se dissimulait derrière un grand voile noir tendu entre deux piliers de la salle. Ce rideau trainait jusqu’au sol de sorte que plus d’un auditeur qui avait cru malin de laisser tomber son stylo pour mieux jeter un coup d’œil par en dessous en avait été pour ses frais. Des échanges entre le GP et mon père, les assistants à la scène ne percevaient que des éclats assourdis. Le GP maugréait le plus souvent des diatribes mêlant désapprobations, mécontentements et malédictions à l’égard d’un public venu à la recherche de sensations fortes et qui aurait été fort déçu s’il en eût été autrement…
Une fois sur dix, environ, le GP oubliait ses résolutions de père Fouettard et se laissait aller à montrer son affection pour ses ouailles. C’étaient alors force déclarations d’amour pour Son Peuple chéri, des promesses de lait et de miel et autres fariboles. Et l’on se quittait contents et bons amis. Bref, un amour fort d’une durée de nombreux siècles, entre deux partenaires sans plus de mystères l’un pour l’autre, un amour solide mais tout de même fatigué par de longues vicissitudes vécues en commun, et qui avait forcément besoin d’une dose périodique de sel et de vinaigre pour opportunément lui rappeler que rien n’est définitivement donné sur cette terre et notamment l’amour. Bref, tu l’as compris, ami lecteur, c’était ce nécessaire rappel aux terrifiants pépins de la réalité qui faisait le succès non démenti à ce jour du fameux « Desert Tour » auprès des habitants de notre Cité.

Chaque année, sept parmi ces derniers étaient donc choisis au hasard pour participer à cet évènement : sept élus, sept jours, sept stations, le voyage, parfait, les symboles bien en place. Le pèlerinage pouvait commencer. Car, ç’en était un que ce Tour. Qui commençait chez l’Égyptien. Qui s’achevait à l’entrée dans la Terre promise. Mais, contrairement à toute attente, ce n’était pas le spectacle des mille et un tours de prestidigitateur accomplis par le stagiaire grec sur l’ordre de mon père et selon les instructions à lui données par le GP qui faisait la popularité du Tour. Non, parmi toute ses scènes de batraciens empoisonnant les fontaines, ou de sang succédant aux mêmes batraciens, ou encore de serpents se tordant sur le sol au commandement du bâton, ou, mieux, de la mer se fendant pour laisser in extrémis surnager la Land Rover, frêle esquif porteur des espoirs de l’ambassade intrépide de notre Cité, parmi ces scènes d’Apocalypse, donc, il en était certaines dont la mystérieuse répétition non seulement intriguait, mais plus encore, indisposait au plus haut point nos concitoyens : je veux parler de l’aura de défiance dont notre GP semblait entourer les fils ainés.

Ainsi du premier fils du premier homme qui demande au GP la raison pour laquelle il agrée l’offrande de son cadet au détriment de la sienne propre et qui s’entend vertement répondre : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la dominer ? » (Soit dit entre parenthèses, admirez le glissement par lequel le livre sacré a su transformer le plaignant offensé en pécheur coupable !)

Ainsi encore du célèbre vendeur de son droit d’ainesse contre un plat de lentilles. Que lui était-il reproché à ce dernier ? D’avoir un peu trop de poils sur la poitrine !!!

Autre exemple : le fils ainé du papa des douze Tribus, déshérité pour avoir eu le mauvais goût de lutiner de trop près la nième concubine du patriarche cocufié.

Encore un dernier et tragique exemple (il suffit à mon propos, je m’arrêterai là) : l’adieu à l’Égyptien, avec, derrière les fuyards, en guise de paquet souvenir, le massacre des premiers-nés.

Bref, de mauvais traitements systématiques pour les ainés, ces mal aimés.
Mais, cette fois ci, il allait y avoir du sport, on allait voir ce que l’on allait voir : le hasard des urnes avait désigné une équipe de personnalités hardies, compétentes et bien décidée à exiger du GP qu’il daignât enfin de justifier l’injustifiable et dans le cas contraire, de mettre fin à ce qu’il convenait d’appeler par son nom, soit un détestable et répréhensible arbitraire.

Jugez de l’embarras de mon père : il connaissait le caractère soupe au lait et coléreux de son employeur. Comment lui faire avaler la pilule sans qu’à la seule idée que ces fourmis humaines osassent lui demander des comptes, il ne réagît en les rayant de la carte sur le champ, au besoin en réveillant pour la circonstance un bon vieux et bien assoupi volcan aux portes de notre Cité ? Mon malheureux père en était tout retourné, plus l’heure de l’entrevue fatidique se rapprochait plus s’accroissait, inéluctablement, son angoisse.

Le stagiaire grec comprit qu’il lui fallait tirer son maitre au cœur tendre de ce mauvais pas. Il y allait de sa propre tranquillité pour les années à venir. Il nourrissait en effet le secret espoir d’accéder à la bibliothèque de mon père, qu’il savait recéler les œuvres complètes d’un auteur dont il révérait la langue, justement la quatorzième qui manquait à son arsenal et pour cela, il lui fallait temps et tranquillité (bien plus tard, j’appris que c’est de Stendhal qu’il s’agissait).Se tournant alors vers mon père : « Maitre, dit-il, accordez-moi de vous représenter auprès du GP ; vous avez bien le droit de vous porter pâle pour une fois ? » « Je veux bien rétorqua Père, si, toutefois, tu arrives à faire entendre raison à ce fou furieux de GP ! »

Et les voilà partis à la recherche de ce dernier, espérant le surprendre une petite heure avant le rendez-vous programmé avec le Tour. Par chance, le GP, victime d’une insomnie, était lui aussi en avance, mais malheureusement, du coup, de fort méchante humeur. Mon père disparut sous le rideau noir et l’instant d’après le stagiaire grec pouvait entendre les hoquets de colère de leur redoutable interlocuteur :
– « Combien de fois me faudra-t-il donc proclamer que je ne veux point entendre parler de contacts directs avec ce peuple à la nuque raide, ne te l’avais-je pas dit et redit ? Toi-même, tu es inoffensif, tu ne cherches pas à me contrarier pour le plaisir d’exister, alors, je te tolère. Mais les autres, ces raisonneurs, ces infidèles chroniques, jamais ! J’aurais trop peur de ne plus me contenir et paf, de les éliminer d’un coup de mon chasse-mouches ». Le stagiaire grec sut alors que son heure avait sonné. S’abstenant de toute provocation du genre oser toucher du bout des doigts le fameux rideau-frontière, il se permit de se présenter à son invisible interlocuteur :

–- « Honorée Seigneurie, je n’ose m’adresser à Elle que pour plaider la cause de mon maitre, son très respectueux employé. Seul le profond respect qu’il nourrit pour la personne de sa Seigneurie et la crainte qu’il a de lui déplaire, l’empêchent de lui soumettre l’énigme que je lui ai posée. ».
– « Parle », proféra le GP, un peu désarçonné par l’attaque directe. Le stagiaire s’enhardit :
– « Il s’agit de trouver la réponse à la question suivante : pourquoi donc les textes sacrés traitent-ils si injustement les fils ainés ? »
– «  ??? »Suffoqué par un tel culot, le GP resta sans voix. Le stagiaire ne laissa pas passer sa chance et, poursuivant son avantage :
– « Eh bien, j’ai la bonne réponse ! »
– « Ah oui ? »
– « Parfaitement, vous voulez la connaitre, j’imagine ? »
– « Mais vas-y donc », proféra le GP qui, remis, se faisait maintenant menaçant, cependant que mon père arborait la mine des grandes catastrophes (cela, c’est le stagiaire grec qui me le conta, après coup).
– « Eh bien, se lança intrépidement le stagiaire, c’est on ne peut plus simple, l’injustice n’est autre que l’apprentissage de l’âge adulte. Faites-la disparaitre, c’est l’épine dorsale de nos sociétés qui s’effondre. Si les ainés n’étaient pas frustrés, ils n’y aurait aucun frein posé à leur mainmise sur les richesses, en vertu du droit naturel de premier occupant. Tenez, regardez l’Ancien régime, n’êtes-vous pas frappés par la dégénérescence de ses ainés, héritiers privilégiés des titres, des terres et des fortunes ? En vérité, ce qu’il faut aujourd’hui à nos ainés, ce n’est pas la facilité, ce sont, au contraire, des camps de travail ! »

Le GP buvait les paroles du stagiaire comme il l’eût fait de petit lait. Personne comme ce jeune homme, avant lui, n’avait si bien théorisé sa politique. Il commençait à rouler des pensées pas très orthodoxes dans sa tête, comme enlever ce surdoué au service de mon père… Mais ce dernier ne lui en laissa pas le loisir. C’est du moins ce que m’en conta le stagiaire grec, des années plus tard dans la relation qu’il me fit de cette extraordinaire entrevue. Ton père, me dit-il, était demeuré silencieux mais profondément attentif durant ces échanges. Il choisit ce moment pour intervenir. Il le fit avec un sang-froid stupéfiant.
– « Sophismes que tout cela, énonça-t-il-t-il, gravement, mais sereinement, sans élever la voix, du ton de celui qui a pesé ses propos avant que de les tenir et qui, désormais, refusera fermement toute concession ou compromis. J’ai accepté la mission de conduire ce peuple au-delà du désert. Ce n’est pas pour le laisser se gaver de ce genre de marchandise frelatée. L’équité n’est pas un discours versatile, qui change de contenu en fonction du rang dans les naissances. GP, tu es en train de pervertir ce jeune homme. Nul, pas même toi, n’a le droit d’exiger l’obéissance aveugle à une sentence inique, telle celle dont les ainés sont les victimes dans tes textes sacrés. N’en ai-je pas moi-même fait les frais ?

Souvenez-vous tous deux des eaux de Meriba, poursuivit-il, sur le même ton. J’avais accepté la mission délicate entre toutes d’exfiltrer hors d’Égypte ma communauté en danger. Et c’est dans ce cadre que se place l’incident de Meriba, ce rocher perdu dans le ravin desséché. La troupe fugitive que je mène – avec ton assistance, cher stagiaire – fait halte en ce lieu désertique. Mourant de soif, elle se rebelle contre le GP, ici présent, accusé de vouloir l’anéantir. Le GP réagit, me prescrit de dire au rocher que celui-ci ait à donner son eau. Mon fidèle assistant et moi-même convoquons les mutins et faisons jaillir l’eau du rocher en le frappant d’un rameau. La rébellion s’apaise. Mais, toi, GP, tu prends prétexte de l’émeute pour nous accuser, nous tes représentants, d’avoir démérité dans le traitement de l’incident. Et tu nous annonces, en guise de sanction à venir, l’interdiction d’accompagner les voyageurs en Terre promise. Mais où donc est le crime ? Est-il d’avoir frappé le rocher au lieu de lui parler ? La sanction parait disproportionnée à la gravité de la faute. Nous n’en saurons pas davantage. Mystère, non élucidé jusqu’à nos jours.

Ayant eu l’occasion de largement étudier les ressorts de ton comportement, ô GP, et faisant le rapprochement aussi bien avec le traitement des ainés, qu’avec celui, plus tardif, des mésaventures de Job, ma conclusion est sans appel : il n’y a pas, il n’y a jamais eu de base rationnelle et encore moins morale à tes éclats. Ce qui est valorisé par toi, en l’occurrence, c’est la foi aveugle, la soumission inconditionnelle. Dans le cas de Job, le satisfecit final donné à une obéissance exemplaire et bornée, vaut dédommagement intégral et solde de tout compte. Les enfants de Job y ont perdu la vie ? Un de perdu, dix de retrouvés, on lui en donnera de nouveaux. Peu importe le sort fait à ceux qui ont disparu pour les besoins de la démonstration, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs… »

Ainsi, sans l’avoir voulu, conclut le stagiaire grec lorsqu’il m’en fit rapport, par mon discours provocateur, j’avais servi, me dit-il, de révélateur à ton père, sa confiance dans le GP n’était plus qu’un champ de ruines, il entrait, à quarante ans sonnés, dans l’âge adulte.

Peu de temps après les faits relatés ci-dessus, en effet, mon père tirait les conséquences de son impuissance à introduire une dose, fût-elle minime, de justice dans le monde cynique conçu par le GP, quittait son service et créait le Comptoir philanthropique du Levant. Établissement dont la fière devise marquerait désormais les productions :

PENSER DROIT POUR AGIR JUSTE


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