Lectures : La planète des clones. Les agronomes contre l’agriculture paysanne. De Jean-Pierre Berlan

jeudi 8 août 2019
par  Lucien Farhi
popularité : 56%

Ce n’est déjà pas une mince affaire, pour moi, que rédiger un commentaire de lecture. Alors, en plus, s’il s’agit d’un ami ! Comment éviter le double écueil de l’hagiographie et de la menace de brouille ?!
Allez, je me jette à l’eau.
• Ce que j’ai aimé :
1. Le genre : enquête quasi policière sur le thème incongru du maïs hybride, culture symbole de la symbiose science/agriculture, une « success story » à l’américaine, mêlant chercheurs, agriculteurs, ingénieurs, hommes politiques de premier plan. Mais aussi, sous des dehors de conte de fée, affabulations, manipulations, combats d’egos, enjeux politiques et financiers considérables
2. Le style, vif, haletant, caustique par moments, compense ce que le sujet peut avoir d’ardu.
3. La rigueur de la démonstration, la ténacité de cette quête, menée pendant plus de quarante années !
4. Et finalement un modèle de recherche en sciences économiques, digne d’accompagner la formation de bien des étudiants en la matière.
• Mais, aussi, ce que j’ai moins aimé :
Le ton accusatoire, l’usage démesuré d’épithètes péjoratives à l’égard d’une Science dévoyée, de chercheurs systématiquement représentés, au mieux en naïfs crédules et abusés, au pire, en ambitieux valets du système.
C’est dire, au final, qu’il s’agit là d’une lecture roborative, provocante même, qui ne laissera indifférents ni ses partisans ni ses contempteurs.

Je ne vous dévoilerai pas les rebondissements de l’intrigue, cela va de soi ! L’Histoire du maïs hybride que nous décrit Jean-Pierre Berlan est partie prenante de celle des États-Unis, avec ce qu’elle comporte de bouleversements dans l’industrialisation de son processus de production et d’intégration étroite du couple recherche agronomique publique/personnel politique – naissance des grands semenciers, tels Pioneer, ou Monsanto, histoire de la famille Wallace.

Jean-Pierre Berlan s’attache, dans son ouvrage, à déterminer quelles sont les causes du succès, d’abord américain, puis mondial du maïs hybride. Ce succès est-il en rapport avec :
• Une supériorité technique des hybrides par rapport aux populations d’origine, et si oui, quels en sont les auteurs, au prix de quels efforts, quelles luttes, avec la participation de quels acteurs scientifiques et/ou politiques ?
• Mais si non y aurait-il donc eu subterfuge, orchestré par qui, au profit de qui, de quelle manière, au détriment de qui ?

Je souhaite, à tous les curieux, bonne lecture de ce passionnant et – passionné – récit et les invite à entamer le dialogue avec l’auteur, en se servant de l’espace réservé aux commentaires en fin de ce compte-rendu de lecture !

BERLAN Jean-Pierre. 2019. La Planète des clones. Les agronomes contre l’agriculture paysanne. Vaour (Le Moulin à vent, F81140), Editions La lenteur.226 p.


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Commentaires

dimanche 13 octobre 2019 à 11h36

Réponse de Jean-Pierre Berlan

Merci à Lucien pour sa lecture attentive de la Planète des Clones. Déjà, sa lecture attentive du manuscrit m’avait m’avais aidé à aller jusqu’au bout de la tâche entreprise : remettre en cause l’innovation emblématique de la recherche agronomique, le maïs « hybride », fondé sur l’exploitation du phénomène mystérieux et toujours inexpliqué de l’hétérosis en dépit d’un siècle de débats scientifiques. L’exploitation de l’hétérosis est devenue au fil des décennies, après le succès des généticiens et sélectionneurs étatsuniens, le paradigme de la sélection/amélioration des plantes dans le monde. L’exploitation de l’hétérosis du maïs aurait permis un gain de rendement estimé selon des auteurs de 15% jusqu’à 50% sans autre coût que celui d’acheter ces semences spéciales « hybrides » et celui de récolter une production accrue.

C’est dire que je m’attaquais à la vache sacrée de la recherche agronomique dans le monde, au premier « triomphe de la génétique », au « symbole de l’agriculture américaine ». Ce premier triomphe de la génétique a servi à justifier les efforts de financement par les Etats de la Recherche scientifique et technique, un économiste démontrant à la fin des années 1950 dans des articles devenus des classiques qu’un dollar investi dans la recherche sur le maïs « hybride » entre 1920 et 1955 rapportait perpétuellement 7 dollars annuellement.

En somme, la manne scientifique prenait la place de la manne céleste.

Dès le début au début des années 1980, en économiste critique, tout ceci m’apparaissait comme un conte de fée scientifique au service de l’idéologie et des objectifs du capitalisme industriel. La première caractéristique du maïs « hybride », c’est qu’il interdisait à l’agriculteur de semer le grain récolté sous peine d’une chute de rendement par rapport aux semences « hybrides » (commerciales), qu’il créait un monopole sur la reproduction pour le sélectionneur. La deuxième caractéristique dont je me suis rendu compte plus tardivement, c’est qu’il permettait d’atteindre ’l’uniformité’, objectif recherché par les agronomes dès le début du XIXe siècle. Avec la Révolution industrielle, la production artisanale à la demande fait place à la production de marchandises normalisées, uniformisées, standardisées, parfaitement définies. Pour résumer, le maïs ’hybride’ était la réponse aux deux problèmes qui hantaient les sélectionneurs et le Capital depuis les débuts de la Révolution industrielle : en finir avec la gratuité de la reproduction, en finir avec la diversité du vivant.

Toutes les ’vérités’ scientifiques sont défendues par des « ceintures de protection » (Lakatos), par des remparts successifs qui en protègent le coeur théorique. Partout, sont postés des gardes destinés à repousser les assauts. J’ai commencé à défaire ces ceintures de protection une à une. Plus je progressais vers le noyau central, plus ces ceintures étaient difficiles à défaire, plus les gardes étaient agressifs. Plus je progressais, plus j’étais persuadé d’être sur le bon chemin, mais plus les obstacles étaient difficiles à surmonter. Pour poursuivre, il fallait avoir la rage. Se confronter aux haussements d’épaule des généticiens/sélectionneurs, à leur arrogance - nous sommes plus compétents que toi, tu ferais mieux de faire de l’économie plutôt que t’occuper de génétique et de sélection etc. -, se confronter à l’institution scientifique plus intéressée à maintenir des bonnes relations avec le Syndicat Agricole dominant, courroie de transmission des entreprises agro-industrielles et des multinationales des semences/pesticides qu’à la vérité, demande beaucoup d’énergie. Quant à l’institution scientifique, elle a à sa disposition ses comités de publication, ses concours d’avancement, sa bureaucratie, ses systèmes d’évaluation, ses mesquinerie, ses mercenaires destinées à étouffer tout débat la remettant en cause.

Et finalement, j’ai enfin pu parvenir à la vérité : le maïs hybride n’a jamais exploité la fumeuse hétérosis comme les généticiens/sélectionneurs/agronomes le clament depuis un siècle pour le plus grand profit des industriels des produits en cide qui ont pris le contrôle des semences (de la Vie), il exploite tout simplement une fraction des variations naturelles du maïs. La technique consiste en effet à remplacer les variétés des agriculteurs, par les « copies » de la meilleure des plantes que le sélectionneur a réussi à extraire d’un modèle réduit de la population naturelle. Cette technique de sélection ne permet qu’un gain de rendement réduit et limité, sans compter qu’elle est tout simplement extravagante. Si le rendement du maïs a progressé, cela n’a rien à voir avec la technique qu’ils prétendent pratiquer, mais parce qu’ils ont fait de la sélection massale, dont la théorie de l’hétérosis voudrait qu’elle soit incapable d’améliorer le maïs...

Bref, toute ce que racontent les scientifiques, agronomes, généticiens, sélectionneurs est exactement opposée à la réalité ! Et cela aurait dû être évident dès le tout début quand la technique est proposée en 1908-1909.

Voilà qui explique le ton parfois peu amène de l’ouvrage à leur propos.

Au delà ce cette explication idiosyncratique, il y a une question plus fondamentale. L’entreprise scientifique continue de bénéficier d’une mansuétude étonnante. Je ne parle pas de sa participation active aux entreprises les plus criminelles. Richard Lewontin avec qui j’ai eu le bonheur de travailler a été, je crois, le seul membre de l’Académie des Sciences des Etats-Unis à démissionner pour protester contre la participation de ses collègues scientifiques aux crimes commis pendant la guerre au Viet-Nam. Pour m’en tenir à la recherche agronomique, il est clair depuis les années 1970-80 que la « modernisation » de l’agriculture, c’est-à-dire l’éradication e la paysannerie et son remplacement par un système agro-industriel - tâches en effet dévolue à l’Inra en 1946, tâches dont il s’est brillamment acquitté - conduisent à un désastre écologique, humain, social, à la construction de fortunes industrielles, à la concentration du pouvoir et de la richesse, et qu’au lieu de tirer les leçons cuisantes du passé, la recherche agronomique poursuit son bonhomme de chemin sans se poser de question. Sous prétexte de Science, on mouline de l’ADN dans les laboratoires sans vouloir comprendre que du gène génome, du génome à l’organe, de l’organe à l’organisme, de l’organisme à son milieu, du milieu physique aux contraintes sociétales, ce sont autant de niveaux qui ne sont pas réductibles les uns aux autres. Ce moulinage de l’ADN, à qui sert-il ?

Bref, il n’est plus possible d’ignorer les noces entre le capitalisme industriel (célébrées sous le nom de Révolution industrielle, pour moi le tournant décisif de l’histoire moderne) et la science. Ils partagent le même imaginaire, la même idéologie : celle d’un Progrès indéfini, l’absence de limites, le démesure, ce que les philosophes grecs condamnaient comme la faute capitale, l’ubris. La Croissance indéfinie est devenue la religion de notre temps, c’est ce qui soude, ce qui relie encore les individus atomisés hommes et les femmes de notre temps, et cette croissance indéfinie s’appuie sur le Progrès indéfini des connaissances pratiques (au moins celles qui permettent de manipuler et de dominer). Sans cette Croissance, nos sociétés s’effondreraient. Il n’y a qu’à constater la panique qui règne au moindre ralentissement de la Croissance.

Il n’est pas possible pour moi de critiquer sans ménagement un système économique absurde qui conduit au chaos tout en ménageant ceux (les scientifiques) qui fournissent à ce même système ce qui lui permet de nous conduire au chaos. Il importe peu qu’ils soient de bonne foi. Le moins que l’on puisse exiger de la part de scientifiques, c’est un effort de lucidité. Mais en 1848, Marx et Engels dans le Manifeste du Parti Communiste avaient vu que les scientifiques était les « salariés à gage » du capital. Des salariés à gage plutôt bien traités ne mordent pas les mains qui les nourrissent.

Ce qui surprend, c’est que ce fait ait été si aveuglant qu’il continue encore à nous aveugler.

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