Lectures. Louis XI, de Kendall

mardi 3 septembre 2019
par  Lucien Farhi
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Louis XI, l’homme aux cinq siècles d’avance

Je croyais, commençant cet article, emprunter une route balisée, confortable. Rendre compte d’une biographie, certes passionnante, mais somme toute, sans mystère. La vie d’un monarque du Moyen-Âge, confronté aux complots intérieurs de ses vassaux, à l’hostilité de ses voisins européens, sans oublier celle du pape, bref, rien que du très ordinaire au menu d’un souverain de l’époque. En plus, pour ne rien arranger, des comportements pas très sympathiques : des cages de fer pour ses captifs, des ruses à n’en plus finir, une police omniprésente. Bref, pas de quoi enivrer les foules.
Alors, d’où vient cette hypnose dont je suis la victime consentante et qui me contraint aujourd’hui à relire pour la troisième fois l’ouvrage que je vais vous présenter ?

Fascination pour les exploits de l’homme d’action, l’infatigable voyageur aux milliers de km parcourus tous les ans à cheval et par tous les temps, ici pour se porter au secours d’une ville assiégée en Cerdagne, là pour répondre au siège de Paris, mis par son puissant voisin, le duc de Bourgogne, mieux connu sous son nom de Charles le Téméraire, quand ce n’est pas pour contenir l’invasion anglaise imminente à partir du débarquement d’Edouard IV à Calais.

Fascination pour le même homme d’action capable, après ce qu’il analyse comme une bévue de sa part, de faire retraite pendant plusieurs jours, seul ou avec quelques conseillers triés sur le volet, pour faire le point sur ses propres erreurs, en tirer les leçons, puis repartir encore et de plus belle…

Fascination pour le guerrier qui mettait la poursuite de la paix en tête de ses objectifs, plaidant celle-ci autant pour son compte que pour celui du pape et des princes italiens venus lui demander conseil ou intervention militaire ? L’homme qui préférait plutôt acheter ses ennemis que dispenser le sang de son armée à les combattre ?

Ou, tout simplement, ai-je été emporté par le talent de son biographe, Paul Murray Kendall ? L’auteur nous fait vivre avec le sens du suspense d’un reporter de guerre, le déroulement haletant, heure après heure, de la bataille de Montlhéry, couronné par la trahison finale du comte de Maine. Même qualité du reportage pour relater l’invraisemblable (inconsciente ?) équipée de Louis XI venu spontanément et sans escorte, se mettre à la merci de Charles de Bourgogne afin de le persuader de renoncer à ses menées agressives.
Oui, merci à Kendall. Mais aussi, merci à son « collaborateur » involontaire, Philippe de Commynes, le plus fidèle d’entre les fidèles des conseillers de Louis XI, le mémorialiste qui a su toujours être présent là où la présence d’un témoin devenait indispensable.
Et comment ne pas évoquer, pour terminer, l’admirable traduction d’Éric Diacon qui a permis à Kendall de lancer entre les deux langues l’invisible passerelle qui fait qu’on lit ce livre sans jamais s’apercevoir qu’il a été composé en langue étrangère.

Quoiqu’il en soit, j’en suis là à présent, confronté au défi de te faire partager, cher lecteur, mon enthousiasme, pour ce récit qui a enchanté mes lectures de l’année écoulée ! Mais voilà qu’un obstacle imprévu se glisse sous ma plume, l’arrête en suspens, comme paralysée par une lumière crue qui m’éblouit telle une Révélation, m’oblige à l’en-tête que j’ai choisi pour ce compte-rendu : « Louis XI, l’homme aux cinq siècles d’avance ». En effet, Kendall, dans un passage situé vers la fin de son livre, résume très bien, en trois items, ce qu’il croit être l’essence des objectifs du règne de Louis : un, promouvoir la liberté de commercer ; deux, rendre la justice efficace, en limitant ses atermoiements ; trois, unifier les normes et coutumes du royaume. Cela ne vous dit rien ? Vraiment rien ? Eh bien, ce n’est ni plus ni moins que l’essence du programme de ceux qui ont fait l’Europe du Traité de Rome : l’organisation d’un espace de libre concurrence intra-communautaire, régi par des normes communes et régulé par une Cour de justice européenne. Le programme du libéralisme triomphant des cinquante dernières années !

Vous me direz : la belle affaire, se passionner pour le précurseur du système qui a mis le lucre en tête de nos valeurs ? Qui a contribué au renforcement des inégalités, un totalitarisme qui prétend régir l’individu du berceau au cercueil, ses pensées et ses actes, ses désirs et ses sentiments ? Fait disparaitre le charme de nos spécificités locales sous le poids de l’uniformisation des supermarchés ? Bref, s’extasier de la modernité inattendue d’un monarque moyenâgeux, adepte d’un libéralisme encore à naître ?

Eh bien oui, j’assume. Prenons le Louis XI du Moyen-Âge pour ce qu’il’ est, sans anachronisme, ne gâchons pas notre plaisir, celui de lire le récit exceptionnel de la vie d’un homme d’exception.

Cette vie, quels en sont les points forts : un père, Charles VII, veule, lâche, abandonnant au bûcher Jeanne d’Arc – qui l’avait pourtant bien tiré précédemment d’affaires. Un père qui ne l’aime pas, l’exile en Dauphiné avant de se raviser au spectacle des succès qu’il y remporte, le poursuit de sa vindicte au point de le forcer à s’exiler pendant des années en Bourgogne. Puis, dès l’accession de Louis au trône, la trahison des princes du sang, celle de son propre frère, l’invasion anglaise imminente.

L’apprentissage du maniement de l’argent, celui du réseau d’informateurs. Une présence sur tous les fronts : intérieur avec la nécessité de renforcer les liens avec la bourgeoisie
naissante, s’assurer de la fidélité des villes du royaume, sources des revenus indispensables pour faire face au coût d’une fonction publique en cours de création, comme aux dépenses militaires. Sur le front extérieur, mêmes besoins d’argent, que ce soit pour financer le tribut payé aux Anglais pour rembarquer leurs troupes ou l’achat des services des redoutables montagnards suisses dans son affrontement final avec Charles de Bourgogne. Faire face aussi aux dépenses nécessitées par la rétribution d’une méritocratie encore inconnue jusqu’à lui – l’ancêtre de notre technocratie ? Le tout, en gérant une immense toile d’informateurs disséminés dans toute l’Europe, sans compter une pléiade de capitaines sélectionnés pour leurs compétences guerrières, tout en trouvant encore le temps de créer une Poste et ses relais sur tout le territoire du royaume, ou se préoccuper de l’éducation du Dauphin…

Et pour finir, pour la bonne bouche, cette citation savoureuse, extraite d’une missive adressée au pape Sixte IV, coupable de nourrir des ambitions territoriales préjudiciables à la paix en Italie à laquelle travaillait le Roi : « Très Saint Père. Fasse le ciel que votre Sainteté prenne conscience de ce qu’elle fait (…), qu’elle renonce à faire tort à quiconque, de manière à ne pas faillir à son ministère ! Car je sais que Votre Sainteté n’ignore pas que les scandales prédits dans l’Apocalypse s’abattent aujourd’hui sur l’Église et que les auteurs de ces scandales ne survivront pas, mais connaitront la plus horrible fin, tant dans ce monde que dans l’autre. Plût au ciel que Votre Sainteté fût innocente de ces abominations ! »

Voilà. Encore un livre à découvrir, toutes affaires cessantes. Décidément, je suis incorrigible.

LOUIS XI, Paul Murray Kendall, George Allen and Unwin L.T.D, London, 1971
Librairie Arthème Fayard, 1974, Dépôt légal 4ème trimestre 1976


Commentaires

Logo de Lucien Farhi
samedi 7 septembre 2019 à 06h31 - par  Lucien Farhi

Merci c !
Je rappelle que pour signer votre commentaire il faut soit s’inscrire au site soit le signer à la fin de votre texte
Lucien

mercredi 4 septembre 2019 à 19h38

Voilà une analyse qui donne envie de lire le bouquin. D’autant plus que nous connaissions déjà un peu les mérites du personnage avant son accession au trône lorsqu’il était Dauphin... du Dauphiné. Il s’est montré toujours compréhensif envers ses administrés en particulier lors de l’effondrement d’une montagne, dans le lit de la Drôme, qui avait rapidement créé un lac inondant un village et ses alentours (le Claps de la Drôme). Le Prince avait dispensé de l’impôt les villageois pendant le temps nécessaire aux reparations des conséquences de la catastrophe.
Merci Lucien pour cet article !

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